DI-UMONS : Dépôt institutionnel de l’université de Mons

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2017-12-18 - Colloque/Présentation - communication orale - Français - 8 page(s)

Darcis Damien , "La fabrique du quotidien : pouvoir et résistance" in Agir dans la ville. Art et politique dans l'espace urbain 3. Du quotidien, Université de Mons , Belgique, 2017

  • Codes CREF : Esthétique (DI5440), Philosophie politique (DI5415), Urbanisme et architecture (aspect sociologique) (DI2650)
  • Unités de recherche UMONS : Arts et Techniques de représentation (A550)
  • Instituts UMONS : Institut NUMEDIART pour les Technologies des Arts Numériques (Numédiart)
  • Centres UMONS : Urbanisation Revitalisation Bâtiment Architecture Innovations Espaces (URBAINE)
Texte intégral :

Abstract(s) :

(Français) Bonjour et bienvenue à tous pour cette troisième édition du colloque Agir dans la ville. Art et politique dans l'espace urbain, consacré, cette année, au quotidien. Les espaces de la vie quotidienne font aujourd'hui l'objet de toutes les attentions des décideurs politiques. Pour tout acte de création, de rénovation ou de transformation, les investisseurs publics s'appuient sur de nombreuses enquêtes, des missions d’expertise, des récoltes de données chiffrées ou encore sur des profils sociologiques. L'implantation de plus en plus importante de mobilier urbain conçu parfois pour empêcher l’arrêt de longue durée – on pense évidemment aux SDF – ou, à l’inverse, sa suppression dans certains lieux, la multiplication des interventions artistiques, participatives ou non, mais chaque fois programmées par les autorités, ou encore la prolifération de la signalétique dite « intelligente » et individualisable, s'inscrivent dans cette même logique d'hyper-organisation des espaces urbains. Autrement dit, plus rien n'est laissé au hasard. Les espaces urbains sont désormais conçus dans les moindres détails, comme en témoigne, exemplairement, l'importance grandissante accordée au développement marketing des "ambiances urbaines" – il s'agit de paramétrer le plus finement possible les aspects visuels, mais également sonores, voire olfactifs des espaces pour orienter certains publics. Dans les discours des représentants des pouvoirs publics et de leurs partenaires privés, cette nouvelle tendance à organiser la ville témoigne d'abord d'une attention accrue à l'égard des habitants et des usagers de l'espace, de leurs singularités, de leur bien-être, maintenant individualisé, tout autant que de ce qu’on nomme « le vivre ensemble » et « l’intégration ». Si, dans bien des cas, la communication autour de ces formes d’organisation de l’espace insiste effectivement sur l’individu et les collectivités singulières qui les habitent, ces interventions publiques et privées dans l’espace urbain s’inscrivent toutefois dans un maillage dense de multiples rapports de force. En effet, comme l'a montré Henri Lefebvre, les espaces ne sont jamais neutres. Ils sont, au contraire, de part en part politiques au sens où ils sont le produit et l'enjeu d'activités humaines, plus précisément, de rapports de forces économiques, politiques et sociaux. D'une part, en tant que produits de ces rapports de forces, ces espaces fonctionnent comme les vecteurs du pouvoir. Pour prendre un exemple connu, l'aménagement des grands boulevards parisiens par Hausmann obéit à la double nécessité, d'une part, d'affaiblir, voire de suspendre les mouvements insurrectionnels en transformant en profondeur la configuration spatiale du vieux Paris qui leur permettaient de se développer et de tenir – la cavalerie peut charger sur un boulevard, mais pas dans une ruelle de trois mètres ; on peut construire une barricade dans cette même ruelle, mais celle-ci est impossible sur un boulevard – et, d'autre part, d'accroître la circulation des marchandises, nécessaires au développement de l'économie capitaliste. On comprend donc que le pouvoir n'est pas simplement détenu par une entité comme État, un Roi ou un parti qui en fait usage, mais il s'inscrit et s'exerce à même l'espace, c'est-à-dire à travers des agencements spatiaux particuliers qui rendent possibles certaines pratiques alors qu'ils en interdisent d'autres. Dans Surveiller et punir, Michel Foucault développe cette idée d'un espace de part en part politique lorsqu'il étudie la nouvelle société industrielle ou capitaliste et montre que, pour fonctionner, celle-ci doit ordonner les individus dans l’espace : chacun doit avoir une « place » déterminée par sa fonction : l'ouvrier est à l'usine, le militaire dans la caserne, l'écolier à l'école, etc. L'économie du pouvoir consiste alors dans le placement et l’articulation des individus dans l'espace, que ce soit à l’échelle urbaine ou architecturale. Certes l'économie du pouvoir s'est transformée ces dernières décennies, mais ces transformations n'invalident pas pour autant complètement la lecture foucaldienne. Dans les années 1970, la construction de grands ensembles, comme, exemplairement, ceux de la banlieue Nord de Marseille ont été explicitement conçus pour séparer les populations immigrées destinées à l'exploitation du reste de la population : les tours de logements furent ainsi enclavées entre, d'un côté, une autoroute et, de l'autre côté, une voie ferrée que ne surmontait aucun pont. Plus récemment, des aménagements comme les parcs, que l'on jugera souvent positivement parce qu'ils aèrent et verdissent une ville, sont certes agréables pour se promener, d'un côté comme de l'autre, mais ils peuvent, dans le même temps, fonctionner comme une zone tampon entre deux quartiers que l'on veut maintenir séparés, c'est-à-dire entre groupes sociaux chaque fois astreints à une place. En somme, l’organisation et la planification des usages d’un lieu se confondent nécessairement avec l’organisation des corps considérés comme autant de pièces d’une mécanique qu’il s’agit de faire fonctionner au mieux (en mettant en échec, a priori, l’écart, le comportement divergent, comme lorsqu'on configure le mobilier urbain de façon à dissuader les SDF de s'y installer, lorsqu'on éclaire les derniers recoins d'une place la nuit ou, dans certains cas, que l'on requalifie des lieux en friche laissés aux hasards des appropriations). On pourrait évidemment rétorquer que, depuis quelques années, les pouvoirs publics interviennent avec le souci affiché d'améliorer le quotidien de personnes délaissées, comme par exemple dans certains quartiers. Mais si l'on garde à l'esprit que le pouvoir s'exerce dans le placement et la normalisation des corps, les choses sont plus compliquées. Dans Malaise dans l'esthétique, Jacques Rancière souligne ainsi que si l'économie du pouvoir assigne les individus à une place, pour que le tout fonctionne, encore faut-il qu'ils y restent. C'est dans cette optique qu'il interroge l'institutionnalisation par les pouvoirs publics de pratiques artistiques particulières comme celles dites relationnels. À bien y regarder, ces interventions proposent moins souvent de transformer le « donné » que de fournir des moyens de mieux le vivre : « Il ne s’agit plus forcément, constate Yves Montiglio, de repartir à zéro mais de se situer par rapport au réel existant. La question posée n’est plus comment fait-on pour tout reconstruire ? mais comment peut-on mieux habiter ce dont nous héritons ? » D'où la question de Rancière : l'institutionnalisation continue des pratiques artistiques relationnelles n'est-elle pas d'abord liée à leur finalité, non pas politique, mais éthique : faire que chacun se sente bien là où il est, c'est-à-dire à sa place ? Certains objecteront encore que la société actuelle ne fonctionne plus aujourd'hui en s'appuyant sur le placement de groupes d'individus montés en série suivant la fonction qu'ils sont amenées à prendre en charge (les ouvriers, par exemple) que sur des individus, créatifs, singuliers et pourquoi pas émancipés. Ce serait en cela que consisterait peut-être la révolution opérée par la numérisation des espaces urbains : la ville intelligente serait au fond une ville capable de prendre en compte chaque personne, en temps réel, dans ce qu'elle aurait de plus singulier. Dans son Foucault, Gilles Deleuze analyse ce qu'il qualifie de transition entre les sociétés disciplinaires analysées par Foucault et ce qu'il appelle les sociétés de contrôle. D'après lui, l'économie du pouvoir fonctionnerait aujourd'hui moins dans le placement des individus que dans leur contrôle continu : certes l'individu n'est plus fixé – au contraire, il circule de plus en plus –, mais il est par contre absolument localisable. Et c'est en cela que consiste selon lui l'une des nouvelles modalités du contrôle social : l'individu n'est plus formaté en quelque sorte "de l'extérieur" par des institutions particulières, mais, par le biais notamment de la technologie numérique, le contrôle opère d'une certaine façon en captant les désirs, pour mieux les maîtriser, les orienter ou les inciter, c'est-à-dire les subordonner aux impératif de l'économie marchande. On peut ainsi penser aux publicités géolocalisées en temps réel qui nous indiquent qu'à une vingtaine de mètre, un produit pourrait nous intéresser. Dans cette perspective, il est difficile de voir, dans les aménagements numériques de plus en plus important des espaces urbains, une émancipation effective de l'individu. Au contraire, le contrôle social s'exerce d'autant plus efficacement qu'il est continu et se confond avec les individualités, les petits "je", y compris créatifs et émancipés. Si l'on comprend maintenant dans quelle mesure l'espace est le produit des rapports de force, on comprend tout autant qu'il en est aussi l'enjeux : transformer la société c'est nécessairement transformer les espaces à l'intérieur desquels elle se fait. C'est notamment ce qu'a bien compris Jacques Rancière lorsqu'il analyse les mouvements ouvriers des années 1960 en montrant comment apparaître comme un sujet politique impliquait, d'une part, de se donner le temps de le faire – faire exister une parole ouvrière impliquait de rompre avec le temps du travail qui interdit précisément cette parole – et, d'autre part, de créer, dans l'espace de production lui aussi conçu pour empêcher cette parole, des lieux pour débattre, pour s'assembler, pour exister collectivement. De façon plus simple, en apparence naïve, la résistance se fait à même le quotidien, presque sans s'en distinguer, comme le montre par exemple le court-métrage de Federico D'Ambrosio Les petits jardins, dans lequel les habitants d'une petite cité ouvrière s'approprient une friche oubliée pour la jardiner, mais également faire la fête ou se rassembler. Ce faisant, ils inventent, en même temps qu'un nouvel espace, une nouvelle façon de vivre ensemble, qui étaient, comme telles, rendus impossibles par l'agencement spatial de la cité. Ces lieux de résistance ne naissent pas par hasard, mais à même l'espace quadrillé de l'ordre établi comme autant de lignes de fuite ou d'espaces échappant pour une part à son contrôle. Ils font en quelques sorte exister, à même ce quadrillage du pouvoir, une géographie des lignes de fuite. Les espaces font ainsi l'objet d'une lutte permanente. C'est pourquoi les détenteurs du pouvoir régulateur et organisateur de l’espace urbain (que ce pouvoir soit privé ou public, économique ou politique) doivent donc sans cesse investir, surveiller et contrôler ces espaces de façon à se maintenir, mais également à suspendre ou court-circuiter des formes de résistance ou de réappropriation politique et artistique possibles qu’ils n’auraient pas suscitées et qui constitueraient des menaces à l’égard de leur bonne gestion de ces espaces. Cette double dimension des espaces urbains, à la fois produits et enjeux de rapports de force, a déjà fait l'objet d'analyses importantes, mais le plus souvent consacrées à des grands moments de l'histoire de l'urbanisme, c'est-à-dire à des phases de manifestation à grande échelle et particulièrement visible de l’autorité normative – on pense aux exemples déjà évoqués des reconfigurations haussmanniennes de Paris, de la construction de grands ensembles, à la requalification des espaces délaissés ou encore à la privatisation des espaces publics. Pourtant, cette double dimension implique plus fondamentalement que le pouvoir s'exerce aussi de façon bien moins visible dans l'organisation du quotidien : il ne s'impose pas aux individus depuis un point ou un plan qui leur serait extérieur et qui serait, par conséquent, identifiable comme tel, pas plus d'ailleurs qu'à un moment précis, mais il s'exerce de façon continue à l’intérieur de la vie quotidienne elle-même, dans le découpage des espaces et leurs aménagements, dans les temporalités et les rythmes qu’ils induisent, dans les fonctions, les représentations et/ou les significations qu’on leur attribue, dans ce qu’ils rendent visibles ou, au contraire, invisibles. À bien des égards, c'est cette quotidienneté qui confère sa puissance à l'ordre du pouvoir, davantage que ses démonstrations les plus évidentes : parce qu'il est indissociable du cadre de la vie quotidienne, il se fond en lui et, peu à peu, n'apparait plus comme tel. En d'autres termes, parce ce que l'ordre du pouvoir se confond avec le quotidien, parce qu'ils s'exercent à même sa forme parce qu'il coïncide tout entier ou presque avec ce quotidien – avec les lieux dans lesquels nous avons été formés, ceux dans lesquels nous travaillons, celui dans lequel nous sommes assis –, l'ordre du pouvoir est comme naturalisé – il apparait comme naturel, comme "normal" ou comme allant de soi. Il y a des années maintenant, Henri Lefebvre montrait par exemple comment la plus grande force du dispositif très simple "appartement-télévision", naissant avec les grands ensembles – dispositif qui avait, d'après lui, pour fonction de faire adopter par les gens les comportements et caractères sociaux utiles au fonctionnement de l'économie capitaliste – était d'être inséparable du quotidien, au sens où, stricto sensu, il le constituait. Dans cette perspective, le soin aujourd'hui apporté à l'organisation des espaces de la vie quotidienne est peut-être le contraire de ce pour quoi il se donne : non pas une nouvelle forme d'attention à l'égard des habitants, de leurs singularités et de leurs usages, mais un mode d'exercice du pouvoir qui vise l’homogénéisation des usages et/ou leur prévisibilité. Partant de cette hypothèse, l'ambition de ce colloque « Agir dans la ville. Art et politique dans l'espace urbain 3 : du quotidien » est précisément de dégager les formes de la manifestation quotidienne du pouvoir, entendu ici dans son acception la plus large, à travers les actes de résistance qu’il suscite au et dans le quotidien. Autrement dit, il s'agira d'étudier les reconfigurations que l'exercice quotidien du pouvoir impose aux modes ou aux pratiques de résistance, à même ce quotidien ou dans ses marges. Si l'exercice du pouvoir repose sur le quadrillage millimétrique des espaces de la vie quotidienne, celui-ci implique nécessairement des tactiques de résistance, des ruses, des pratiques « braconnières » (de Certeau) se développant à même les espaces communs. Ce sont ces tactiques, ces ruses, ces pratiques braconnières que nous allons justement essayé d'étudier.